À Saint-Étienne, on a connu des présidents qui parlaient beaucoup, d’autres qui parlaient trop peu, et quelques-uns qui parlaient surtout quand il fallait vendre un joueur. Avec Ivan Gazidis et Kilmer Sports, le club est entré dans une autre ère: celle des investisseurs structurés, des trajectoires à moyen terme, et d’une communication qui ressemble parfois à un plan de vol… sans toujours afficher la destination finale en gros sur le billet.
Le sujet du moment, c’est moins de savoir si l’ASSE a un projet (elle en a un), que de comprendre ce que ce projet implique concrètement. Une partie de la stratégie paraît lisible: rajeunir, recruter des profils à potentiel, compléter la formation, bâtir un effectif qui puisse prendre de la valeur. Sur le papier, c’est cohérent. Dans la réalité, c’est exigeant: parce que la Ligue 2 ne t’attend pas pendant que tu “développes” des joueurs. Elle te juge chaque week-end, et elle te punit dès que tu confonds apprentissage et naïveté.
La question qui revient, forcément, c’est celle de l’ambition financière. On entend circuler des chiffres, des plafonds de dépenses, des projections de mercato. Là-dessus, il faut être honnête: c’est incertain. Sans documents officiels, sans déclarations chiffrées et assumées, on reste dans l’estimation. Ce qui est probable, en revanche, c’est une forme de prudence: l’ASSE ne semble pas partie pour claquer des dizaines de millions sans logique, même en cas de montée. Et c’est plutôt sain… à condition de ne pas confondre prudence et immobilisme.
Le nerf de la guerre, c’est l’équilibre. Construire un actif sportif, oui. Mais l’ASSE n’est pas un simple portefeuille. C’est un club avec une pression populaire unique, un stade qui réagit au moindre faux pas, et une histoire qui rend la patience difficile à vendre. Le projet Kilmer doit donc réussir un numéro d’équilibriste: investir assez pour être crédible sportivement, sans se mettre en danger financièrement, tout en gardant une ligne directrice qui ne change pas à chaque coup de vent.
Revendre un jour? La question qui plane, sans preuve définitive
Dans ce type de modèle, une interrogation revient toujours: l’objectif final est-il de revendre le club avec une plus-value? C’est une hypothèse classique dans le monde des investisseurs, mais à ce stade, on ne peut pas l’affirmer comme un fait. C’est incertain. Certains groupes construisent pour durer, d’autres pour valoriser, beaucoup font un peu des deux. La vérité, souvent, se lit dans les actes: la qualité des infrastructures, la stabilité des décisions, la cohérence du recrutement, la capacité à corriger vite quand une orientation ne fonctionne pas.
Et c’est là que l’ASSE est attendue. Parce que les deux dernières années ont laissé un goût mitigé: des choix qui ont pu sembler trop ambitieux dans le style, pas assez efficaces dans les résultats, et parfois coûteux en énergie, en blessures, en confiance. Le club a déjà corrigé une partie de sa trajectoire en changeant d’entraîneur. Reste à voir si la direction sportive et la direction générale vont réussir à aligner le court terme (remonter, stabiliser) et le long terme (valoriser, structurer).
Gazidis, dans ce contexte, est une pièce centrale. Son rôle n’est pas de commenter un 4-4-2 losange. Son rôle, c’est de donner une colonne vertébrale au club: gouvernance, méthode, recrutement, culture interne. Et à Saint-Étienne, la culture interne est un sujet aussi important que la tactique. Parce que l’ASSE ne gagne jamais quand elle se prend pour un club “comme les autres”. Elle gagne quand elle assume ce qu’elle est: un club populaire, exigeant, parfois ingérable… mais capable de déplacer des montagnes quand tout le monde tire dans le même sens.
Le projet Kilmer n’est donc pas jugé sur des intentions. Il est jugé sur une chose très simple: est-ce que l’ASSE avance, vraiment? Est-ce que le club devient plus solide, plus cohérent, plus performant? Si la réponse est oui, le reste – revente, horizon, storytelling – deviendra presque secondaire. Si la réponse est non, alors même le plus beau plan stratégique finira comme souvent à Sainté: dans un tiroir, entre deux regrets, avec une odeur de saison gâchée.