Reconstruire un club, c’est noble. Reconstruire en perdant, c’est dangereux.

Depuis le rachat, l’ASSE vit avec une promesse implicite: le temps long. Une idée presque apaisante, surtout après des années à colmater des fuites avec du scotch. Kilmer Sports est l’unique actionnaire et Ivan Gazidis préside le club depuis juin 2024. Ce n’est pas nouveau, et c’est justement pour ça que la question revient aujourd’hui avec plus de force: où en est-on, concrètement?

Le temps long, dans le football, est une notion fragile. Elle se heurte à une réalité brutale: les points du week-end, la dynamique, la confiance, la valeur marchande des joueurs, et l’humeur d’un stade qui a beaucoup donné. On peut demander de la patience, mais on ne peut pas demander l’aveuglement. Et l’ASSE, en ce moment, marche sur cette ligne: croire au projet sans transformer chaque contre-performance en procès, mais refuser aussi que le projet serve d’abri permanent quand le sportif déraille.

Le débat est simple: la direction a-t-elle mis le club sur des rails solides, ou a-t-elle surtout empilé des intentions? Il y a des signaux de structuration, des recrutements dans l’organigramme, une volonté de moderniser. Probable. Mais sur le terrain, l’ASSE donne l’impression d’un effectif construit par couches, parfois incohérentes, avec des postes clés qui manquent de certitudes. Et quand les certitudes manquent, la Ligue 2 te mange.

Le point le plus sensible, c’est la frontière entre stratégie et pari. Miser sur des profils à potentiel, sur la progression, sur la revente: c’est une logique contemporaine. Mais elle exige un cadre sportif stable, une colonne vertébrale expérimentée, et un pilotage clair. Sinon, tu te retrouves avec une équipe qui a du talent “en théorie” et des points “en retard” en pratique. Et là, le temps long devient un luxe que tu n’as pas.

Il y a aussi une question de gouvernance au quotidien. Un club ne se dirige pas uniquement par communiqués et organigrammes. Il se dirige par des arbitrages rapides: qui décide du sportif? qui tranche sur le recrutement? qui protège le vestiaire? qui assume quand ça ne marche pas? Tant que ces réponses restent floues, l’ASSE restera exposée à ce qu’elle vit aujourd’hui: une crise sportive qui déborde immédiatement sur le reste.

La comparaison avec d’autres trajectoires, Lens par exemple, revient souvent. Elle est utile, mais elle a un piège: elle fait croire que le chemin est linéaire. Il ne l’est jamais. Lens a mis du temps, oui. Mais Lens a aussi eu une cohérence progressive, une montée en puissance, et une capacité à corriger. L’ASSE doit montrer cette capacité à corriger, vite, sans renier l’idée de fond.

Le projet Kilmer–Gazidis n’est pas jugé sur sa philosophie. Il est jugé sur sa capacité à produire une équipe qui gagne des matches de Ligue 2 quand elle est attendue. Parce qu’à Saint-Étienne, le temps long n’est pas un slogan: c’est une promesse. Et une promesse, ça se nourrit. Sinon, ça se retourne.