La montée comme promesse, la Ligue 1 comme examen surprise
À Saint-Étienne, on a appris à se méfier des lendemains qui chantent. La montée, c’est une idée qui fait du bien, une perspective qui remet du vert dans les joues. Mais il y a une question qui s’invite, insistante, presque impolie: si l’ASSE remonte, elle fait quoi ensuite? Pas “elle espère”. Pas “elle verra”. Elle fait quoi, concrètement, pour ne pas rejouer la saison du yo-yo avec option migraine?
Le débat n’a rien d’un caprice. Il est même sain. Parce qu’une montée, ça se prépare avant de l’avoir. Et parce que l’ASSE, depuis le rachat par Kilmer Sports et la présidence d’Ivan Gazidis, s’est vendue sur un projet de long terme, pas sur un feu d’artifice de six mois. Ce cadre existe, il est officiel, il est posé. Reste à le traduire en football, c’est-à-dire en décisions qui coûtent cher et qui se voient tout de suite.
Le premier chantier, c’est la colonne vertébrale. En Ligue 2, tu peux bricoler. En Ligue 1, tu payes cash. Un gardien qui te fait gagner des points, une charnière qui tient sous pression, un milieu capable de résister au pressing, et au moins un joueur offensif qui transforme une demi-occasion en but. Sans ça, tu passes ton année à défendre, puis à expliquer que “les détails” t’ont coûté cher. Les détails, en Ligue 1, c’est souvent ton niveau réel.
Le deuxième chantier, c’est la gestion des jeunes. L’ASSE a des profils à développer, et c’est une bonne nouvelle: Pedro, El Jamali, Eymard, Gadegbeku, Duffus, Miladinovic… des noms qui racontent une direction. Mais la Ligue 1 n’est pas un centre de formation géant. Elle peut être un accélérateur, oui. Elle peut aussi être un broyeur. La question n’est pas “faut-il les garder?” La question est “dans quel rôle?” Titulaires par défaut, ou intégrés dans une rotation pensée?
Le troisième chantier, c’est l’équilibre économique. Kilmer Sports n’a pas acheté l’ASSE pour faire du mécénat, mais pour construire un actif sportif solide. C’est écrit noir sur blanc: projet de long terme, croissance du club, structuration. Ça implique une logique: investir, mais investir juste. Et surtout, éviter l’erreur classique du promu euphorique qui explose sa masse salariale pour finir 17e et se retrouver coincé avec des contrats impossibles à porter en Ligue 2.
Enfin, il y a le chantier le plus délicat: l’identité de jeu. Monter avec une idée, c’est bien. Monter avec une idée adaptable, c’est mieux. La Ligue 2 te laisse parfois installer une possession “de principe”. La Ligue 1 te demande une possession “utile”, capable de résister à des équipes qui pressent mieux, plus vite, plus haut. Si l’ASSE veut exister, elle devra garder une base, mais accepter une part de pragmatisme. Pas renier. Ajuster. La nuance est fine, mais elle fait la différence entre un maintien et une saison à regarder le classement en apnée.
Au fond, la question “pour faire quoi en Ligue 1?” n’est pas pessimiste. Elle est adulte. Elle oblige l’ASSE à penser en deux temps: gagner la montée, puis gagner le droit d’y rester. Et c’est exactement là que se joue la crédibilité d’un projet: pas dans les slogans, mais dans la capacité à anticiper le lendemain pendant que tout le monde regarde seulement samedi soir.