Geoffroy-Guichard, c’est un théâtre. Et comme dans tous les théâtres, il y a une règle implicite: on vient pour vivre quelque chose ensemble. Le problème, c’est que ces dernières semaines, l’expérience collective se fragmente. Pas seulement à cause des résultats. À cause de ce qui se passe autour du match, dans les tribunes, dans les codes, dans la manière d’occuper l’espace.

Le sujet des grands drapeaux agités en continu en tribune Nord n’est pas anecdotique. Il touche à l’essence même du stade: voir le match. Chanter sans voir, c’est possible. Mais vivre un but sans voir l’action, c’est comme applaudir un feu d’artifice en regardant le parking. L’ambiance, oui. L’appropriation, non. Et quand une partie du public a le sentiment d’être dépossédée de « sa » tribune, la fracture devient culturelle, presque générationnelle.

Un stade, c’est une communauté: pas un concours de territoire

À cela s’ajoute une crispation plus lourde: une atmosphère parfois trop agressive, des insultes qui débordent, une tension qui se diffuse jusque dans les rangs les plus jeunes. Ce n’est pas nouveau dans le football, et ce n’est pas spécifique à Saint-Étienne. Mais quand ça remonte à la surface, ça dit quelque chose: le stade devient un exutoire brut, pas toujours maîtrisé. Et l’exutoire, quand il n’est plus encadré par des règles tacites, finit par repousser ceux qui venaient justement chercher une communion.

Le paradoxe, c’est que l’ASSE a besoin de son Chaudron. Plus que jamais. Mais elle a besoin d’un Chaudron qui rassemble, pas d’un Chaudron qui trie. L’ambiance stéphanoise a toujours été un mélange: ultras, familles, anciens, jeunes, habitués, nouveaux. C’est cette diversité qui fait la force. Quand l’un des blocs impose sa manière de vivre le match comme seule norme acceptable, on perd ce qui fait l’identité du lieu.

Il existe pourtant une voie simple, probable, presque évidente: ritualiser. Sortir les grands drapeaux aux moments forts, aux entrées, aux reprises, sur un gros chant, sur un but. Et laisser le match respirer. Ce n’est pas renoncer à l’âme. C’est éviter qu’elle devienne un rideau opaque. À Saint-Étienne, on sait faire du bruit. Il serait dommage de ne plus savoir faire de la place.