À Saint-Étienne, 1976 n’est pas une date. C’est un réflexe. Une image qui revient dès que le club vacille, dès que le présent se fait trop bruyant, dès que l’ASSE cherche une preuve qu’elle a été immense et qu’elle peut le redevenir. Cinquante ans après, l’épopée continue de diviser, d’agacer certains, d’émouvoir d’autres. Et c’est précisément pour ça qu’elle compte encore.
Parce qu’on peut tourner la page d’un match. On ne tourne pas la page d’un fait social. 1976, ce n’est pas “une défaite” qu’on ressort par masochisme. C’est un moment où un club a dépassé son statut de club. Où Saint-Étienne a débordé de ses frontières, a pris la France par la main, a fait du football un sujet de table familiale, même chez ceux qui n’avaient jamais regardé un match. Ce n’est pas une médaille, c’est une empreinte.
La mémoire, oui. Le refuge, non.
Le vrai danger n’est pas de commémorer. Le vrai danger, c’est d’utiliser la commémoration comme un oreiller. Comme si le passé pouvait excuser le présent. Comme si l’ASSE pouvait se contenter d’être un musée vivant, avec une boutique de souvenirs et des frissons garantis à chaque anniversaire rond.
Or l’ASSE n’a jamais été faite pour dormir. Elle est faite pour exiger. Pour se raconter des histoires, oui, mais surtout pour en écrire de nouvelles. Et c’est là que le débat devient intéressant: la mémoire n’est pas l’ennemie de l’ambition. Elle peut même en être le carburant. À condition de ne pas confondre fierté et autosatisfaction.
Quand on dit que 1976 “dépasse le football”, on ne dit pas que 2026 doit s’y soumettre. On dit que l’ASSE a une identité rare, une capacité à fédérer, à remplir un stade, à faire vibrer une ville entière. Et que cette force-là, si elle est bien utilisée, doit servir le projet sportif. Pas le remplacer.
Alors oui, il faut célébrer. Oui, il faut raconter. Oui, il faut transmettre, surtout à une époque où les gamins portent plus facilement d’autres couleurs que le vert. Mais il faut aussi regarder le terrain, le classement, les décisions, les choix de construction. L’ASSE n’a pas à choisir entre mémoire et avenir. Elle doit simplement refuser la facilité: celle de vivre dans le passé, comme celle de le renier pour faire moderne.
Le plus acide, dans tout ça? C’est que le club n’a pas besoin de 1976 pour exister. Mais il a besoin de ce qu’il représente: une exigence populaire, une grandeur possible, une promesse. Et une promesse, ça se tient. Sur le terrain. Maintenant.