Le peuple vert ne disparaît pas, il s’use

Il y a des soirs où Geoffroy-Guichard ressemble à un bar de quartier: les habitués sont là, mais ils commandent moins, parlent moins fort, et regardent l’horloge plus souvent. L’ASSE n’a pas perdu son public. Elle est en train de le fatiguer. Nuance cruelle, parce qu’elle se voit moins dans les chiffres bruts que dans l’air ambiant.

Les abonnements restent un socle impressionnant, presque un réflexe culturel. Mais l’affluence au match, elle, raconte autre chose. Quand certaines zones peinent à se remplir, ce n’est pas seulement une question de météo ou d’horaire. C’est un indicateur émotionnel. L’ASSE a longtemps vécu sur une mécanique simple: même quand ça va mal, on vient parce que c’est Sainté. Sauf qu’à force de montagnes russes, le corps finit par demander une pause. Et le cœur aussi.

Le malaise n’est pas uniquement lié aux résultats, même s’ils sont évidemment au centre de tout. Il touche à l’identification. Une partie du public peine à se reconnaître dans un groupe jugé peu “attachant”, pas toujours capable de s’arracher, et dans une direction perçue comme plus froide, plus lointaine. Ce n’est pas forcément un procès d’intention: c’est le choc entre une culture populaire, charnelle, et un projet moderne, structuré, parfois désincarné dans sa communication.

Le paradoxe, c’est que la vente du club a aussi créé une attente énorme. Un souffle, une promesse, une projection. Et quand la réalité du terrain ne suit pas, la déception est plus violente que d’habitude. Parce qu’elle vient après l’espoir. L’ASSE a déjà connu des saisons pénibles, mais elle les traversait avec une forme de fatalisme. Là, c’est différent: l’impression d’avoir “grillé des cartouches” trop vite, d’avoir consommé de l’enthousiasme sans le nourrir.

Dans ce contexte, la division devient un symptôme. Pas une cause. Quand un club ne donne pas de repères clairs, chacun fabrique les siens. Les uns s’accrochent au long terme, à la reconstruction, à l’idée que le pire est derrière. Les autres regardent le terrain et ne voient pas la trajectoire. Les deux lectures peuvent coexister. Mais elles se heurtent, parce que l’ASSE est un club où l’affect est une matière première. Et quand l’affect se fissure, tout résonne plus fort.

Le plus important, c’est que cette lassitude dépasse la simple question de la montée. Elle touche à l’identité. Un supporter peut accepter de perdre. Il accepte moins de ne rien ressentir. Or, le danger du moment, c’est celui-là: une forme de neutralité émotionnelle, un détachement progressif. Pas un désamour. Une usure.

La réponse, elle ne viendra pas d’un slogan. Elle viendra d’un football plus cohérent, plus courageux, plus lisible. Et d’un club qui assume ce qu’il veut être: moderne, oui, mais pas clinique. À Saint-Étienne, on ne demande pas un chef-d’œuvre chaque samedi. On demande une équipe qui donne envie de faire le déplacement. Même depuis la région parisienne. Même après cinquante ans de fidélité.