La langue, l’âme, et le vrai sujet: le cadre
À Saint-Étienne, on adore les débats qui dépassent le terrain. C’est parfois brillant, parfois épuisant, souvent les deux. Ces derniers jours, la question de la langue a pris toute la place: faut-il parler français, anglais, les deux, ou un dialecte secret réservé aux causeries d’avant-match? Le sujet est réel, mais il sert surtout de loupe. Et une loupe, ça grossit. Ça déforme aussi.
La bascule entre l’ère Horneland et l’arrivée de Philippe Montanier ne se résume pas à une histoire de vocabulaire. D’ailleurs, croire qu’un vestiaire se transforme parce qu’on a remplacé “go go go” par “allez les gars”, c’est donner au football un côté baguette magique qu’il n’a pas. La différence la plus visible, aujourd’hui, c’est le cadre. Un cadre plus clair. Plus sécurisant. Et, surtout, plus adapté à une Ligue 2 qui ne pardonne pas l’approximation émotionnelle.
Horneland a laissé une trace paradoxale. Sur certaines séquences offensives, l’équipe a montré des combinaisons rapides, des enchaînements à une touche, des actions qui donnaient l’impression d’un football plus moderne, plus libéré. Ce n’est pas un fantasme: on l’a vu. Mais le football n’est pas une compilation de highlights. Il est une addition de moments ordinaires. Et c’est souvent dans l’ordinaire que l’ASSE s’est fissurée: gestion des temps faibles, équilibre défensif, capacité à renverser un match quand le scénario se retourne, et surtout constance dans l’investissement collectif.
Montanier, lui, n’a pas débarqué pour écrire une thèse. Il est arrivé pour remettre l’équipe sur des rails. Et il l’a fait avec une méthode qui ressemble à du bon sens, ce truc qu’on méprise parfois parce qu’il n’a pas de packaging. Moins de dogme, plus d’ajustements. Moins de promesses, plus de repères. Résultat: l’ASSE paraît plus cohérente, plus stable, et paradoxalement plus dangereuse, parce qu’elle sait mieux quand accélérer et quand respirer.
La question de la langue, dans tout ça, reste un paramètre, pas une cause unique. Dans un vestiaire cosmopolite, l’anglais est un outil évident, mais il n’est pas une garantie. Et le français, même s’il facilite l’intégration locale et la relation au public, ne suffit pas à fabriquer un collectif. Un collectif se fabrique avec des règles simples, répétées, assumées. Avec une hiérarchie lisible. Avec des exigences quotidiennes. Et avec une communication qui n’est pas seulement une question de mots, mais de clarté et de timing. Dire la bonne chose au bon moment, dans n’importe quelle langue, vaut mieux que dire une belle chose trop tard.
Il y a aussi un autre élément, plus discret, mais probablement déterminant: la professionnalisation du quotidien. Quand un club découvre, en cours de saison, qu’il faut mieux préparer les matches, mieux étudier l’adversaire, mieux encadrer certains comportements, ce n’est pas une anecdote. C’est un symptôme. Et ce symptôme explique beaucoup de choses: l’irrégularité, les trous d’air, cette impression que l’équipe pouvait se dissoudre dès que le match devenait sale. Montanier n’a pas tout réglé, mais il a remis de l’ordre. Et l’ordre, en Ligue 2, c’est souvent le premier pas vers la montée.
Alors oui, l’identité compte. Oui, Saint-Étienne n’est pas un club neutre, et l’attachement aux joueurs ne se décrète pas. Mais l’attachement naît rarement d’un passeport ou d’un accent. Il naît d’une chose très simple: la répétition des émotions partagées. Les joueurs qui restent, qui traversent les tempêtes, qui reviennent après les échecs, finissent par devenir “de la maison” même s’ils viennent de loin. Et c’est peut-être là que l’ASSE a une carte à jouer: construire un vestiaire international, mais pas jetable. Un vestiaire où l’on ne survole pas le club. Un vestiaire où l’on le vit.
Le bilan d’Horneland, lui, mérite mieux que le procès permanent ou l’hagiographie. Il a échoué, c’est un fait. Mais il a aussi apporté des choses, notamment dans l’animation offensive et dans la progression de certains joueurs. Simplement, à Saint-Étienne, à ce moment précis, avec ce contexte précis, il manquait une pièce essentielle: la capacité à transformer une somme d’individualités en équipe stable. Montanier, pour l’instant, a remis cette pièce au centre. Et c’est pour ça que l’air paraît plus respirable.