Stassin, le talent qui oblige l’ASSE à choisir

Il y a des joueurs qui posent des questions techniques. Et puis il y a ceux qui posent des questions existentielles. Lucas Stassin appartient à la deuxième catégorie. Parce qu’un avant-centre, à Saint-Étienne, ce n’est jamais seulement un poste. C’est une promesse. Et quand la promesse clignote, tout le club se met à clignoter avec.

Le débat est simple à formuler, beaucoup moins à trancher. D’un côté, Stassin a montré qu’il pouvait marquer en Ligue 1, et pas en trichant. Il a déjà signé une saison à 12 buts en L1 à 19 ans (information ancienne, donc pas un scoop du jour), ce qui n’est pas exactement le CV d’un joueur « quelconque ». De l’autre, l’ASSE vit aujourd’hui avec une version plus irrégulière, parfois grippée, parfois absente, et c’est là que le dossier devient inflammable: un buteur sans buts, c’est comme un parapluie troué, ça finit toujours par se voir.

La tentation de juger uniquement la période récente est forte. Elle est aussi dangereuse. Parce que la saison d’un attaquant n’est pas un long fleuve tranquille: elle dépend du corps, du contexte, du système, et surtout de la tête. Or, dans le cas Stassin, la tête a été un sujet. Probable, même, tant les signaux convergent: été agité, rumeurs, pression, blessures, préparation tronquée. Rien de tout cela n’excuse tout. Mais tout cela explique beaucoup. Et l’ASSE, si elle veut être un club qui remonte pour durer, doit apprendre à distinguer l’évaluation sportive d’un joueur de l’humeur du moment.

La vraie question, c’est la projection. Si l’ASSE remonte en Ligue 1, garde-t-elle Stassin comme un pari majeur, en se disant que le niveau supérieur, paradoxalement, peut aussi le libérer? Plus d’exposition, plus d’adrénaline, plus de matchs qui comptent, et parfois un attaquant se réveille quand la scène s’agrandit. C’est plausible. Mais ce n’est pas garanti. Parce que la Ligue 1 ne pardonne pas l’inconstance: elle la transforme en invisibilité.

À l’inverse, vendre peut sembler rationnel. Le marché des numéros 9 est cher, et un joueur qui a déjà prouvé qu’il pouvait marquer en L1 attire toujours des regards, même quand sa saison est bancale. Mais vendre, c’est aussi accepter un risque: celui de remplacer un potentiel rare par un profil plus « sûr »… qui ne marquera pas plus. Et là, on retombe sur la réalité la plus cruelle du football: les buteurs fiables coûtent cher, et les buteurs pas chers coûtent des points.

Sportivement, l’ASSE doit surtout se demander comment elle veut jouer. Un avant-centre ne vit pas dans le vide. Si le système produit peu de centres, peu de situations dans la surface, peu de ballons exploitables, alors le 9 devient un joueur de frustration. Et la frustration, chez un jeune attaquant, se transforme vite en crispation. Si Montanier installe une équipe plus équilibrée, plus capable de tenir le ballon, plus capable d’amener des ballons propres dans les trente derniers mètres, alors Stassin peut redevenir un finisseur plutôt qu’un coureur de fond.

Le dossier, aujourd’hui, se résume à une phrase: l’ASSE doit décider si elle veut relancer un talent ou sécuriser un rendement. Les deux options se défendent. La première demande du travail, de la confiance, et un cadre clair. La seconde demande une exécution parfaite au recrutement, parce que remplacer un buteur, même irrégulier, est l’un des sports les plus cruels qui soient. Et Saint-Étienne n’a pas toujours été championne du monde dans cette discipline.